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Tyour El- Eulma

Les rossignols d'El-Eulma

C'était une douce chanson... Un refrain qui revenait comme les vagues enflées par les vents du large, comme le temps qui passe et repasse au-dessus des rivages éplorés de cette fin octobre tristounette. Un refrain qu'on reconnaît aux premières notes mais que l'on peine à rechanter, paroles d'amour et d'honneur, perdues dans l'océan sans fin de la mémoire et qui ont le pouvoir de colorer cette journée grise... Il me semble les entendre ces rossignols d'El-Eulma qui venaient en nos rivages pour y chanter la terre.

 

 

Leur terre. Pays des céréales ondulant sous le souffle glacé des hautes plaines quand, barbouillés de vert, les champs à perte de vue promettent des récoltes abondantes. Les rossignols racontaient les souffrances du martyr ou les vendettas sanglantes... Ils venaient en nos rivages pour raconter la vie des leurs. Simplement, sans fioritures. Histoires de passions interdites, de beautés irréelles, de promesses non tenues, de trahisons et d'honneur bafoué. C'étaient les rossignols d'El-Eulma. «Tyour El- Eulma»... Et là-bas, loin de la plage, derrière les persiennes closes, à l'heure des siestes perturbées par le souffle puissant du sirocco, dans la fraîcheur des patios engourdis sous le vignoble grimpant, les filles aux robes chatoyantes attendaient le retour de leurs chevaliers. Elles ne rêvaient pas de plage et de soleil tendrement posé sur leurs peaux laiteuses, ni de bals au clair de lune... Elles rêvaient d'attraper un de ces rossignols pour de bon. Elles rêvaient de beaux mariages et de voiles blancs. Les filles d'El- Eulma, comme toutes les filles d'Algérie, n'attendaient que le grand jour... Et les rossignols ? Les voilà, en bandes joyeuses, qui allumaient des feux de bois dans la plage déserte. Nous les regardions avec une curiosité mêlée de tendresse. Nous étions comme eux : jeunes, beaux, chemise à fleurs et pattes d'éléphant. Nous avions les cheveux longs et le teint bronzé par les premiers soleils de l'été. Nous écoutions les Beatles et Clo Clo. Mais aussi Abdelhalim et Oum Kaltoum. Mais aussi El Anka, Fergani, Djarmouni... Et ces «Tyour El- Eulma» n'avaient pas encore grimpé au hit-parade de la chanson nationale. Pourtant, c'étaient avec Bkakchi El Khayr, les précurseurs de la grande mode de la chanson sétifienne... Et si certaines déviances sont observées aujourd'hui, il ne faut pas s'en alarmer outre mesure. Comme en toute chose, l'esprit commercial a changé le cours de tant de choses autour de nous et la musique, art populaire par excellence, ne pouvait y échapper. Ah, l'esprit commercial : quoi de mieux qu'El-Eulma pour raconter ce saut sidéral dans le n'importe- quoi qui a emporté notre petit village aux arbres centenaires et à la vie agréable et calme pour enfanter cette grosse cité aplatie sous le tourbillon des sacs de plastique... El-Eulma a perdu son âme. Elle se multiplie dans la même exubérance bourgeoise et le même horrible étalage de camelote venue d'Asie. On peut cependant rencontrer les vieux Eulmis au fond d'un vieux café englouti par la lumière crue des Hauts-Plateaux. Autour d'un café bien dosé ou d'un «cidre», comme on appelle ici la limonade goût pomme, il leur arrive d'évoquer le passé pour mieux mettre en valeur la descente aux enfers d'une région et d'une culture. Certes, le niveau de vie a gagné des paliers inimaginables mais le progrès est-il seulement synonyme de belles demeures, de gadgets et de 4X4 luxueuses ? L'un de ces amis qui ont El- Eulma dans le sang est une vieille connaissance que je ne rate jamais sur la route d'Alger. C'était l'époque où le car de la SNTV s'arrêtait devant un café-restaurant tenu par une Algérienne d'origine européenne et qui mijotait des plats succulents. Cet ami est Ahmed Zir qui a longtemps trimballé sa caméra amateur aux quatre coins de l'Algérie profonde, glanant médailles et prix aux concours internationaux et refusant de faire le saut vers le professionnalisme pour on ne sait quelle raison. Il me le dira un jour, surtout que je le vois plus souvent maintenant. Il y a une semaine, je l'ai rencontré en plein soleil, les cheveux ébouriffés par le vent et une tristesse nouvelle dans les yeux... Cela fait une année, jour pour jour, que sa maman chérie, l'être qu'il n'a jamais voulu quitter, sacrifiant une carrière qui aurait pu être prestigieuse, s'était éteinte. C'était un 24 octobre et le sombre voile qui maquille parfois les yeux d'Ahmed n'est pas près de le quitter... Il m'a emmené chez sa maman un jour. Elle habitait avec lui un immeuble situé dans une cité populaire de l'est d'El-Eulma. Elle m'a accueilli les bras ouverts, avec la simplicité et la spontanéité des gens de chez nous, avec le sourire des mamans qui n'ont rien à offrir que leur visage accueillant et ouvert. Elle était habillée comme les vieilles de chez nous, dans une belle tenue traditionnelle aux couleurs brillantes comme les aiment les dames de la campagne alentour. Ce bout de femme racontait à lui seul un passé de luttes et de sacrifices et disait, mieux que tous les livres, les souffrances du peuple algérien sous le joug colonial. En visitant le petit appartement sans luxe, je tombe sur une pièce «réservée». Ahmed y a mis tout ce qu'il aime : DVD de ses films, distinctions, trophées, diplômes, vieux téléviseur, grandes affiches des superproductions hollywoodiennes de l'époque magique des inoubliables westerns et péplums en «technicolor cinémascope», matériel de prise de vue, sono, éclairage... En m'accompagnant dans ce véritable musée, la maman d'Ahmed reste longtemps devant l'affiche jaunie d'un des premiers westerns italiens, un pur moment de grand cinéma qui a précédé la grande vague des navets style Le retour de Santana... Elle me dit qu'elle adore ce film : «J'aime quand le cow-boy reste un long moment silencieux. On ne voit que ses yeux. Il joue avec un pistolet qu'on ne voit pas. Juste ses yeux plein l'écran ! Et puis, un bourdonnement. Une mouche. Elle virevolte autour de lui et ça l'énerve. Toujours les yeux, rien que les yeux. Un coup de feu brusque. Il vient de tuer la mouche !» Sacré Ahmed ! Tu avais réussi à transmettre la flamme du septième art à ta maman et j'imagine que ton petit musée doit être bien triste en cette matinée qui marque la date de sa disparition. Qu'elle repose en paix et je sais que là où elle est, elle rejoindra les martyrs et les moudjahidine, ce papa tant de fois harcelé par les soldats et tous ces oncles qui partaient à l'aube en serrant très fort ceux qui restent... Je comprends que tu sois triste en ce jour et je voulais te dire, cher Ahmed, que je partage ta douleur. Comme je partage l'espoir de tous ces Eulmis authentiques, fils de la bravoure et de la joie de vivre, qui ne cèdent pas facilement à la médiocrité environnante. L'histoire de ta mère est un épisode qui raconte l'authenticité et l'amour qui sont ancrés dans nos cœurs, héritage transmis par ces parents qu'on n'inventera plus. Je suis comme toi, cher Ahmed ! Mes rêves ont grandi sans moi car, dans la nuit froide, je n'étais qu'un môme, une de ces ombres qui restent derrière les portes fermées à la hâte, quand, dehors, les braves partent à la conquête de la Liberté... Des mômes qui ne comprenaient même pas pourquoi les coups de feu qui claquent dans le silence de la nuit ne durent pas bien longtemps... Fils de la peur et du silence, nous avions côtoyé des héros sans le savoir...

Par Maâmar FARAH     Le Soir d'Algérie du 25 octobre 2012

Mis à jour (Vendredi, 26 Octobre 2012 08:21)

 

Commentaires  

 
#1 Boutiche fakher 01-03-2013 20:33
c etait la paix
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